Le professeur de grec à l’Université de Genève vers 1930, auquel il donne le beau surnom de « Tirésias », Georges Haldas nous dit qu’il n’en a presque rien appris, mais beaucoup reçu. C’est dans “Conquête matinale” (1986), second tome de “La confession d’une graine”, qu’on lira comment l’écoute exceptionnellement attentive du maître, mène Haldas à le comparer à « un médecin d’autrefois — un ‘‘généraliste’’ — qui prenait le temps, et la peine, d’écouter un malade, pour savoir qui il était. »

Cette distance, chez M. Tirésias (…) était faite, entre autres, d’un remarquable respect de l’interlocuteur, d’une entière disponibilité à son égard qui se manifestaient rien que dans la manière qu’il avait de vous écouter. Pas seulement avec attention, comme le font certains, pour surprendre en vous telles réactions ou, comme on dit, pour vous percer à jour. Nullement. C’était comme si, en vous écoutant, avec sa sensibilité autant qu’avec son intellect, il essayait d’épouser le cours de la chose que vous étiez en train de dire. Et davantage encore : de refaire, semblait-il, l’itinéraire sinueux qui vous avait amené à le dire. Remontant ainsi à la source. Et essayant de voir où cela aboutissait. Mais pour mener à bien cette opération, voir haut et loin, tout en épousant le cours de votre parole, il lui fallait précisément garder cette distance. À l’origine de laquelle était un extrême souci de vérité. D’une qualité rare, donc, cette distance, que l’on percevait aussitôt ; et qu’il est très difficile néanmoins de qualifier, dans la mesure où elle révélait les dispositions les plus variées et traduisait, chez le personnage, une sorte d’équilibre. Mais qui était le contraire d’un équilibre stable, posé, constant ; donné une fois pour toutes. Non. C’était un équilibre en état de perpétuelle genèse de lui-même, et comme sans cesse menacé. Et cette menace, d’où venait-elle ? De M. Tirésias lui-même. Qui ne pouvait rien avancer, dans la conversation — remarque ; idée ; expression d’un goût — sans en prendre aussitôt le contrepied ou se corriger. Pour être bien sûr de ne pas se tromper lui-même, de ne pas s’enferrer dans un seul aspect des choses, et de nous induire en erreur.